CHAMANISME : Au Népal, sur la piste des Jhankris
par Anne et Gilles Wurtz

Nous sommes au début du mois de décembre 2008. Cela fait quelques jours que nous sommes à Katmandou. Enfin, un guide accueille favorablement notre requête inhabituelle : partir avec nous à la recherche de jhankris, les chamans du Népal, dans les petits villages reculés à flanc de montagne, à l’écart des circuits touristiques. Bhairab, notre guide, comme beaucoup d’hommes qui travaillent dans la capitale, subvient aux besoins de sa famille qui habite loin de là, dans les conditions sommaires et rudes sur les contreforts du toit du monde. Il nous invite d’abord à passer deux ou trois jours dans son village, nous sommes ravis de cette occasion unique qui s’offre à nous de découvrir les paysages que nous allons parcourir et leurs habitants. Ensuite, nous partirons en quête des jhankris. Nous devrons nous renseigner dans chaque village que nous traverserons ou auprès des gens que nous croiserons. 
Nous nous fixons rendez-vous pour le lendemain matin, à 7h30, devant un petit hôtel à Katmandou. Nous sommes heureusement surpris de voir que notre guide, qui nous avait longuement parlé du ‘Nepali time’ (au Népal, comme dans d’autres pays, la notion du temps est toute relative) est à l’heure. Nous traversons les rues de la capitale et une demi-heure de marche plus tard nous arrivons à la gare des bus. Bhairab nous indique un bus, nous montons à bord. Nous attendons plus d’une heure, apparemment le bus ne partira que lorsqu’il sera plein. Puis soudain, tout le monde descend. Le bus ne partira pas. Apparemment, un accident qui s’est produit la veille a bloqué le grand axe routier que nous devions emprunter pour quitter Katmandou. Nous montons dans un autre bus et cette fois, nous partons. Nous traversons la banlieue de Katmandou dans les nuages de poussière, les cahots et le vacarme assourdissant des embouteillages monstres sur des routes en terre battue. Le bus est contraint de traverser des rizières pour rejoindre la grande route après l’accident, où le trafic est enfin fluide. Nous arrivons enfin à Banepa, grande ville et jonction importante pour tous les bus de la région. Deuxième fait insolite de cette journée, il n’y a aucun bus à Banepa où d’ordinaire les bruits des moteurs couvrent les cris des marchands.
Nous marchons pour rejoindre la grande ville voisine, Dhulikel, sur une colline, où nous découvrons l’explication de cette situation inhabituelle : l’armée a bloqué la route avec des rochers et des troncs d’arbre. Nous apprenons qu’il s’agirait là de représailles du gouvernement envers les habitants qui, n’ayant pas assez d’eau, vont se servir dans les canalisations publiques. Nous traversons la ville paralysée et nous avons la chance de trouver un bus bloqué de l’autre côté, qui fait demi-tour et s’apprête à repartir. Une heure et demie plus tard, le bus est bondé et démarre. Les passagers se sont entassés à l’intérieur, assis ou debout et à l’extérieur, sur le toit. Nous longeons une interminable file de voitures, de bus et de camions à l’arrêt. Nous quittons les villes, nous nous enfonçons dans le paysage montagneux.
Deux heures plus tard, nous arrivons à Dolalghât, une petite bourgade en bord de rivière dont chaque échoppe propose des casseroles qui débordent de petits poissons frits. Nous descendons deux arrêts plus loin, au milieu de quatre ou cinq maisons. Devant nous, un interminable pont de singe surplombe la grande rivière bleue turquoise. Avant de nous y engager, nous nous arrêtons dans une des maisons pour manger une soupe de nouilles tout en observant cet impressionnant décor dans lequel nous allons pénétrer : la montagne abrupte couverte d’une jungle dense. Nous entamons la montée qui durera trois heures. Au bout d’une heure d’efforts louables, nous apercevons un village, la nuit est tombée et la lune illumine les montagnes, les arbres et les rizières autour de nous. Le petit sentier tortueux et à pic que nous suivons ensuite jusqu’au village de Bhairab se détache clairement sous nos yeux. Ici et là nous accompagnent des lucioles. Dans ce silence que rien ne trouble, nous entrons dans un autre monde où tous nos repères familiers s’effacent. Nous arrivons enfin. Dans le village, aucune lumière. Notre guide nous ouvre la porte de sa maison où nous accueillent sa femme et ses trois enfants et nous faisons connaissance, installés à même la terre battue, à la lueur du petit feu qui brûle dans un coin, entre trois pierres, et où cuit le repas. Comme toutes les autres maisons de ce petit village, celle-ci ne compte qu’une pièce unique au rez-de-chaussée, que nous partageons avec les quatre chèvres, la poule et les six poussins lovés dans un panier suspendu au mur, et un petit buffle. Chaque nuit, tous les habitants rentrent leurs animaux vulnérables pour les protéger des tigres.
Comme nous le découvrons le lendemain matin sous le soleil, nous sommes vraiment dans une réalité qui n’est pas la nôtre. Nous sommes au-dessus des nuages et nous ne voyons que le sommet des montagnes voisines. Ce jour-là, nous accompagnons Bhairab aux champs, de petites rizières à flanc de montagnes, que chaque famille ne peut cultiver qu’à la main ou à l’aide de bœufs, avec des pieux de bois en guise de charrues. L’après-midi, nous allons nous promener seuls et nous apercevons un petit serpent vert sur le sentier. Le soir, quand nous revenons, Bhairab nous demande de passer la main droite au-dessus du feu. Il nous explique que ce geste purifie ceux qui reviennent d’une longue promenade ou d’un séjour prolongé dans la jungle. Il nous dit aussi que c’est rare de voir un serpent vert et que cela porte chance. Pendant trois jours, nous vivons au rythme de nos hôtes.
L’aube pointe à peine sur les cimes, lorsque nous partons à la recherche des jhankris. Le sentier serpente. Dans ces montagnes, il est rare de trouver un chemin plat. Nous montons, descendons. Sans cesse. Là, un sommet en cache toujours un autre. Soudain, par terre, un objet attire notre attention, ce n’est pas la première fois que nous le voyons : une assiette végétale, faite de feuilles tissées. Bhairab nous montre qu’elle est posée à la croisée de trois sentiers.
Il s’agit d’une tupa, une offrande faite par un ou une malade aux esprits, pour leur demander de l’aider à guérir. En fin de matinée, nous rencontrons un jhankri mongol, un Tamang. Il accepte de nous montrer tous ses accessoires, mais il ne peut pas nous en dévoiler plus, parce que, dit-il, ce n’est pas un jour favorable, comme l’indique la lune.

Nous nous remettons en route. Nous croisons un homme une caisse carrée en bandoulière, quelques heures plus tôt, nous avions vu une femme qui portait la même. Nous sommes intrigués, Bhairab nous explique que ces caisses contiennent des vaccins distribués de village en village. Il en profite pour ajouter qu’aujourd’hui, les gens préfèrent d’abord aller consulter un médecin pour avoir des médicaments, et seulement ensuite, ils vont voir le jhankri.
En début de soirée, nous atteignons un village où nous devrions trouver un jhankri. Nous nous renseignons dans une maison, on nous répond que le jhankri, Udab, habite à une demi-heure de là. Une heure plus tard, il fait nuit noire, nous n’avons pas trouvé. Nous retournons sur nos pas et demandons l’hospitalité dans une des maisons, on nous l’accorde avec grand plaisir.
Le lendemain matin, un des enfants de la maisonnée nous conduit chez Udab. Nous avons de la chance, il est à la maison. Celle-ci est toute petite, dénuée de tout, c’est la plus pauvre du village. Udab et sa famille nous accueille chaleureusement. Nous lui demandons la permission de lui poser des questions sur sa pratique chamanique. Son fils, Narayan, est notre interprète.

Udab a 60 ans et il a commencé sa pratique à 35 ans. Il est brahmane. Nous échangeons longuement. Nous sommes touchés et ravis de la confiance et de la qualité de notre entretien. Vers midi, nous décidons de continuer notre route pour ne pas abuser de l’amabilité d’Udab. Mais il nous invite à demeurer chez lui, plusieurs jours si nous le désirons.

Nous le remercions et nous repartons sur la piste de deux autres jhankris dans des villages voisins. Le premier, Manbahader, a 73 ans, il a commencé à pratiquer à 14 ans, avec son guru, son mentor, qui habitait dans le même village que lui. Il nous propose d’emblée de lire dans nos mains mais nous déclinons son offre, ce n’est pas ce que nous recherchons. Très vite, nous comprenons que Manbahader veut davantage nous impressionner que s’entretenir avec nous.
Nous repartons, chez le troisième jhankri. Le petit chemin qui relie les villages monte et descend, encore et toujours, il est étroit et jalonné de passages dangereux, et longe des précipices heureusement souvent masqués par la végétation. Ici comme partout ailleurs, nous croisons des femmes, des hommes et des enfants qui portent des fardeaux parfois plus grands qu’eux. Les profonds paniers tressés dans leur dos ne tiennent que grâce à une sangle qui repose sur le front. Et ici comme partout ailleurs, nous avons la joie de découvrir, aux détours du sentier, des stupas et des chortens, certains sont très anciens et couverts de mousse, d’autres sont tout neufs, luisant de peinture récente, et des guirlandes de drapeaux de prière, des plus décolorés aux plus chatoyants, s’agitent dans le vent. Le jhankri n’est pas chez lui. Il est parti soigner quelqu’un à deux jours de marche de là. Nous ne sommes pas longs à nous décider : nous retournons chez Udab. Il nous accueille avec joie. Bhairab souhaite retourner à la capitale. Nous nous disons au revoir.
La famille est nombreuse, Udab et sa femme Piram, leur fils Narayan et sa femme Komala, et leurs quatre enfants, et la maison petite ; Udab nous propose de planter notre tente à côté. Narayan dormira toutes les nuits dehors, par mesure de protection. Comme dans beaucoup d’autres maisons, il y a ici deux buffles adultes, deux petits, des poules et de nombreux poussins et des chèvres. La journée est réservée au travail : tout le monde s’occupe des cultures et des bêtes, y compris Udab. Dès le premier soir, nous nous retrouvons dans la maison avec toute la famille pour partager le repas et échanger sur nos pratiques chamaniques mutuelles.
Udab nous montre ses accessoires et nous explique leurs fonctions. Ceux-ci sont nombreux.
Il y a d’abord le turmi, un couteau pointu dont la lame a trois faces et qui sert de vecteur pour conduire l’esprit de la maladie, par exemple, dans la terre qui va le transmuer.
Le tambour ovale est recouvert de peau des deux côtés. Dans les lanières qui tendent la peau sont fichées des feuilles d’épis de maïs.
Le manche en bois, le pied, se termine en pointe, il a trois faces, comme un turmi. Dans ce manche sont sculptés des animaux, des esprits propres au jhankri, avec lesquels il travaille. La mailloche est constituée d’une fine branche arquée, en forme de point d’interrogation.
Udab utilise aussi un os, un radius (le plus gros os de l’avant-bras d’un être humain), coupé au milieu, le bout sectionné est ceinte d’une large bague de cuivre et la tête est percée de part en part. Lors des rituels funéraires, Udab introduit de l’encens en poudre dans la tête percée, il l’allume avec une braise et il l’attise en soufflant par l’autre extrémité. Il appelle ainsi l’âme du défunt, il l’aide à partir dans la lumière.
Une queue de yak fixée à un manche en bois lui permet de s’éventer lors de cérémonies plus longues.
Udab nous ouvre son recueil de mantras, le temps et les utilisations répétées en ont détaché les pages.


Chaque jhankri brahmane possède son propre recueil, unique, dans lequel il a consigné les mantras qu’il utilise pour inviter ses esprits et ses guides à l’aider dans son travail. Le long collier de clochettes et de grelots se porte en bandoulière et accompagne la transe, il sert à appeler les esprits. Plusieurs mâlâs, ou chapelets de prière, sont des supports lorsqu’Udab récite les mantras appropriés. Certains sont composés de graines végétales, d’autres de perles de bois, d’autres encore d’os.
Pour tout costume, il revêt une longue tunique blanche, serrée à la taille par une bande de tissu rouge. Une bande rouge semblable mais plus petite lui ceint le front. Enfin, dans chaque rituel, on retrouve le riz, souvent coloré ; rouge, noir, bleu ou jaune. Et de l’eau, présente dans toute cérémonie. En fonction des soins à effectuer, Udab utilise certains ou tous ces accessoires.
Le lendemain matin, à l’aube, nous partons avec Narayan au marché – une seule rue bordée d’échoppes – à une bonne demi-heure de marche de la maison. Narayan conduit un rickshaw à Katmandou et tous les trois mois, il revient passer trois semaines dans sa famille. Comme chaque jour, il va vendre 5 litres de lait de buffle à la même petite échoppe. Là, il apprend qu’un rituel de bénédictions d’une famille a lieu le jour même sur le versant voisin, avec des jhankris. Il se réjouit de nous y emmener. Nous devons nous dépêcher, nous entendons déjà les échos de la musique rituelle. Par cette cérémonie, une famille – ici, il s’agit de trois foyers – demande aux esprits, via les jhankris, de leur prodiguer leurs faveurs, d’accorder la santé à tous les membres de la famille et à tous les animaux, de bonnes récoltes et la prospérité.
Quand nous arrivons, tout le monde est déjà rassemblé autour d’un temple végétal construit tout spécialement pour cette cérémonie. Six jhankris sont à l’œuvre. Ils ont déjà effectué la première phase du rituel : tourner en dansant autour des maisons concernées et en chantant pour invoquer les esprits. Le temple mesure environ 5 mètres de long sur 2 mètres de large. Les murs sont constitués de branchages, on peut voir à l’intérieur : nous apercevons un feu qui brûle. A côté, un brahmane est assis, immobile. Les jhankris viennent disposer leurs offrandes ; riz coloré, encens, rubans chatoyants, eau, tupas, plantes séchées ou non, le tout à profusion. Au milieu d’un mur, un arbre de soutènement fait aussi office d’autel. Un tissu jaune est enroulé autour de son tronc. Des bâtons d’encens brûlent et des tupas s’alignent, contenant différentes offrandes. Dehors, deux chèvres sont attachées contre le temple ; un mâle noir et une femelle blanche. La dualité est voulue. A l’intérieur, le guru, le maître, vêtu de jaune, et les chella, les apprentis, vêtus de blanc, récitent des mantras. Le plus âgé des jhankris sort à plusieurs reprises du temple et vient déposer des offrandes près des chèvres : de la poudre rouge qu’il étale sur une pierre, puis des rubans rouge et blanc qu’il noue à des branches, des bâtonnets d’encens qu’il plante dans la terre et pour terminer, du riz de plusieurs couleurs.
Alors, tous les jhankris entrent en transe. Debout, alignés face à l’autel, ils agitent des cloches. Ils appellent l’esprit de la Kumari.

La Kumari est une petite fille qui incarne la forme virginale de Durga-Kali, l’épouse de Shiva. Elle est sélectionnée, lorsqu’elle a entre 3 et 5 ans, sur base de 32 critères établis dans des textes : la couleur de ses yeux, sa dentition, sa voix… et son horoscope favorable.

Elle doit être courageuse : avant qu’elle n’entre en fonction, buffles et moutons sont sacrifiés devant elle et elle doit se promener entre les têtes coupées.

Enfin, lors d’une dernière épreuve (semblable à celle que subit la réincarnation du dalaï-lama), elle doit désigner les vêtements et les ornements portés par celle qui l’a précédée.

Une fois choisie, elle vit recluse. A aucun moment, elle ne pose le pied par terre et elle arbore en permanence un gros tika sur le front, symbolisant le troisième œil.

La puberté, ou n’importe quelle écorchure ou maladie entraînant une perte de sang, met fin à son règne. Il faut alors choisir une autre Kumari. Au Népal, il y a trois Kumaris.
Au bout de quelques minutes de transe, les jhankris émettent un signal à l’unisson, un gloussement. Un homme, membre des familles concernées, va chercher la petite chèvre blanche. Il la présente face à l’autel et les jhankris lui apposent toutes les offrandes sur le front, une à une. L’homme sort alors son couteau traditionnel, en demi-lune, et égorge la chèvre pour que son sang asperge l’autel. Tous les spectateurs amassés contre les branchages voient qu’à l’intérieur, les hommes semblent insatisfaits. Nous comprenons après qu’il faut que le sang jaillisse d’une certaine façon pour que le rituel soit favorable. La tête coupée de la chèvre est placée près de l’autel et deux jhankris jettent son corps dehors.

Le même homme vient chercher le bouc noir. Celui-ci reçoit lui aussi les différentes bénédictions avant d’être égorgé. Cette fois, toute la petite assemblée dans le temple crie de joie. L’autel est tout rouge. On tranche la tête du bouc puis on jette son corps dehors.

Personne ne touchera plus ces corps, il s’agit d’offrandes aux esprits de la terre pour les remercier. En effet, ce rituel repose sur le principe que si la terre n’a pas besoin de l’homme pour vivre, l’homme, lui, a besoin d’elle pour survivre.
 


Maintenant, les jhankris se présentent tour à tour devant le brahmane toujours assis près du feu. Celui-ci les asperge d’eau à l’aide d’une fleur jaune, une tagette ou œillet d’Inde, qu’il trempe dans un bol. Et il leur appose le tika sur le front ; du riz mélangé à une pâte rouge et collante. Viennent ensuite les hommes de la famille.

Puis, c’est le tour des femmes et des enfants. Le brahmane leur noue une cordelette autour du poignet. La cérémonie se termine. La famille va maintenant partager un repas.

Pendant tout ce temps, un petit orchestre composé de trois tambours, de deux flûtes et d’une trompe élancée joue des airs traditionnels sur lesquels dansent les enfants. Nous partons.
Lorsque nous rentrons chez Udab, nous le trouvons assis devant la maison en train de soigner un homme qui souffre d’une migraine. Nous le voyons et l’entendons comme aspirer l’esprit de la migraine qu’il mâche, puis souffler pour la recracher. Il s’y reprend à plusieurs reprises, nullement gêné par les conversations qui continuent à côté d’eux.
Le soir, Narayan nous dit que son père doit aller soigner une vieille dame après le repas et qu’il nous invite à l’accompagner. Il ajoute que le lendemain, un jhankri, apprenti d’Udab, viendra. Udab souhaite accomplir une cérémonie de bénédictions pour sa famille, pour s’attirer les faveurs des esprits, ce sera la pleine lune, le moment le plus favorable pour ce rituel.

A 19h, nous nous enfonçons dans la nuit noire sur l’étroit sentier qui traverse le village. La dame malade n’habite pas loin. Elle est couchée par terre, sur un fin matelas de paille tressée, à côté d’elle, sa fille est assise. Elles nous attendaient. Il fait froid, le petit foyer de la pièce est éteint. Nous nous asseyons par terre. Udab lui demande ce qui ne va pas. La vieille dame répond qu’elle a mal dans la poitrine, qu’elle n’a plus envie de manger et que quand elle avale quelque chose, elle le vomit. Marcher longtemps la rebute. Udab l’écoute avec attention puis il se tait. Ensuite, il s’adresse à sa fille. Celle-ci se lève et lui ramène une assiette en aluminium avec une poignée de riz pas cuit, elle y a ajouté deux billets de 5 roupies. Udab pose l’assiette devant lui, puis il étale le riz du bout des doigts, à plusieurs reprises, faisant apparaître des dessins. Il parle à voix basse. Puis, il prend une pincée de grains, la dispose à l’écart dans l’assiette. De l’index, il sépare chaque grain et les ordonne en cercle. Il le fait trois fois, sans déranger le résultat précédent. Puis, il compte le nombre de grains de riz des trois cercles sur ses phalanges. Et il demande à la malade si elle voit des personnes mortes. Elle dit oui. Et elle ajoute que, ces jours-ci, l’après-midi, elle a l’impression qu’il fait nuit. Udab demande alors à sa fille de préparer une tupa, elle la confectionne devant nous, avec une rapidité et une dextérité impressionnantes. Il lui demande ensuite d’amener toutes les offrandes qu’il disposera sur la tupa. Il prend des cendres dans le petit foyer éteint, les mélange à de l’eau et forme une boule de la taille d’une mandarine qu’il place au centre de la tupa. Puis, il sort et revient avec de la terre ocre qu’il modèle comme un gros œuf, et y enfonce deux morceaux de charbon. On dirait un petit bonhomme, il le pose sur la tupa, à côté de la boule noire.
La fille de la malade ramène les offrandes, dont deux petits tas de poudre rose et jaune. Udab les mélange au riz. Pour obtenir du riz noir, il prend des cendres. Il a maintenant trois tas de riz coloré dans son assiette. Il reprend la tupa sur laquelle il dispose les offrandes : trois petits tas de riz rose, jaune et noir, trois petites bandes de tissu rouge, deux mèches enduites de graisse de yak, des fleurs violettes, des plumes de poule, quatre bâtonnets d’encens. Cela fait, il va poser la tupa sur le seuil sans porte, qui donne sur le jardin, à l’arrière de la maison. Puis, il s’assied entre le seuil et la malade. Il a mis un de ses mâlâs autour de son cou et posé à ses pieds l’assiette en aluminium avec le riz. Il allume deux bâtonnets d’encens. De la main gauche, il les agite devant la femme pour que la fumée la purifie. Il récite maintenant des mantras à voix haute, avec force. De la main droite, il prend des pincées de riz de différentes couleurs, les brandit devant la malade puis les jette dans la tupa sur le seuil. Au bout de quelques minutes, la malade est prise d’une quinte de toux, elle semble soulagée.

L’énergie qui pesait sur elle est partie. Il arrive parfois que des énergies qui ne nous appartiennent pas s’accrochent dans notre champ d’énergie. Le plus souvent, ce phénomène se produit lorsque nous sommes malades, fatigués ou enfermés dans une dépression ou dans des colères, des tristesses, des peurs, ou dans une dépendance. Une personne en bonne santé, qui est dans la sérénité, est rarement confrontée à ce genre d’atteintes. Dans ce cas, le jhankri fait ce qu’on appelle un ‘dégagement’, il fait un nettoyage énergétique de la personne. Si après ce travail, la personne ne se porte pas mieux, elle ira consulter un médecin pour se soigner au niveau physique.

Udab répète son geste jusqu’à ce qu’il n’ait plus de riz. Cela dure trois quarts d’heure. A ce stade, il chuchote les mantras, il souffle la fumée de ses deux bâtonnets d’encens sur tout le corps de la femme. Soudain, il s’arrête et plante les bâtonnets presque consumés dans le petit bonhomme en terre ocre qui doit accueillir l’énergie qui a quitté la malade. Udab prend de l’eau et asperge la femme et ensuite la tupa. Après cela, il prend un gobelet, il y verse de l’eau et une pincée de cendres, il en asperge aussi la femme. Il insuffle ensuite littéralement des mantras dans le gobelet et le tend à la femme qui le boit puis le repose par terre, à l’envers. C’est le signe que le rituel est terminé. Udab allume alors les deux mèches sur la tupa, la prend et la passe devant le visage et le corps de la femme en récitant toujours des mantras à voix basse. Puis, il va la déposer dehors.

La vieille dame s’endort. Udab nous explique qu’il existe plusieurs niveaux de rituels : le premier, c’est lorsque le malade va déposer une tupa à la croisée de trois chemins en invoquant les esprits. Ensuite, comme vient de le faire cette femme, il faut aller voir le jhankri qui fait un premier rituel. Si la femme ne se sent pas mieux demain, elle ira à l’hôpital (et soignera ainsi également le niveau physique de son être. Et comme toute maladie touche plusieurs niveaux de notre être, en prenant soin de ces différents aspects ensemble, physique et énergétique, l’on obtient de meilleurs résultats, une amélioration plus en profondeur.) Peut-être reviendra-t-elle le voir aussi. Dans ce cas, il procédera à un rituel plus puissant avec le turmi et le tambour. Et ensuite, si le problème persiste, il descendra seul à la rivière, au bord de laquelle se trouve le cimetière du village. Là, dans un rituel connu de lui seul, il appellera à lui l’énergie ou les énergies qui résistent et les insufflera dans une pierre qu’il jettera à l’eau. Si l’eau devient rouge, le problème est résolu.

Le lendemain après-midi, nous accompagnons Udab aux champs. Anne en profite pour glaner le plus d’informations possible sur les cultures qui se succèdent toute l’année, sans laisser un instant de répit à cette terre de montagne : riz, ail, pommes de terre, maïs, blé, millet…
Le soir, pendant le repas, l’apprenti d’Udab arrive. Quelle surprise, il a 77 ans !

Après le repas, Piram nettoie soigneusement le petit coin près du feu et le badigeonne de terre ocre. C’est là qu’ils vont s’installer pour la cérémonie. L’apprenti, ou chella, prend place pendant qu’Udab va revêtir son costume et chercher ses accessoires dans la petite pièce à l’étage. Il apporte deux tambours puis ensemble, tous deux préparent l’autel. Dans une assiette ordinaire, il met une poignée de riz, des rubans en tissu, des plumes de poule, des bâtonnets d’encens, des mèches enduites de graisse de yak. Il y a aussi un verre d’eau où flotte un œillet d’Inde, pour les bénédictions. Udab plante le turmi à droite de l’assiette et pose l’os à gauche. Tout le monde est assis dans la petite pièce. Udab dit alors à Gilles que s’il sent qu’il entre en transe, il peut se joindre à eux dans leur petit coin. Gilles lui explique alors que lui vit la transe différemment et qu’il préfère rester à côté, pour ne pas les déranger. Sur un signe d’Udab, son apprenti commence à battre du tambour.
Udab prend du riz et le lance dans toutes les directions dans la maison en chuchotant des mantras puis il prend une autre pincée, souffle dessus et la donne à Gilles. A ce moment, Gilles comprend et ressent qu’il est invité à participer à la cérémonie. Il ferme les yeux et accueille ce qui doit se produire. Udab prend alors son tambour et les deux jhankris jouent à l’unisson, leurs battements se font de plus en plus énergiques. A un moment, Gilles sent que débute un voyage chamanique. Il n’a émis aucune intention particulière, si ce n’est d’accueillir ce qui vient. Il voit un tout vieux bonhomme habillé du costume traditionnel des jhankris, blanc et rouge, avec une longue barbe blanche. Dans la main, il tient une bourse en toile contenant du riz. Il en lance dans la maison, sur les enfants, sur les animaux, et autour de la maison. Partout. Il flotte en l’air, il lévite, debout. Ensuite, il part jeter du riz sur toutes les maisons concernées par la cérémonie. Puis il revient et demande à Gilles de jeter un grain de riz dehors, par la porte, pour les terres et les animaux. Et de planter un grain de riz sous le poteau central de la maison, à côté duquel il est assis. Pendant ce temps, Udab récite des mantras et est entré en transe. Soudain, il s’arrête de battre le tambour, enflamme une des mèches posées sur l’assiette et l’avale. L’apprenti avale lui aussi une mèche allumée. Puis nous voyons Udab, en tailleur, faire un bond de trente centimètres et retomber assis, toujours en tailleur. Il s’agite frénétiquement. Il récite de plus en plus vite et de plus en plus fort. L’apprenti et les membres de la famille lui posent alors des questions et, à travers sa transe, les esprits leur répondent.
Puis, tout s’arrête. Udab, son apprenti et Gilles reviennent dans le monde ordinaire. Tous veulent savoir comment Gilles a vécu l’expérience, ce qu’il a perçu. Nous le leur expliquons. Ils sont ravis. Udab dit que lui aussi a vu le même esprit, le petit bonhomme. C’est l’esprit qui lui parle dans ses transes. Ce rituel qui est fait pour s’attirer la bonne santé, la prospérité de la famille, des animaux et des terres a donné aujourd’hui un résultat vraiment très positif et bénéfique : nous apprenons que les questions posées à Udab pendant sa transe visaient à savoir si la maladie touchait la famille ou les animaux. Non. De plus, le voyage chamanique le confirme, le riz, qui assure la subsistance, a été généreusement dispersé, ce qui est vraiment bon signe comme l’explique Udab, rayonnant.
Les deux jhankris proposent alors de recommencer. Udab reprend trois ou quatre mèches, il les enflamme et les avale. Il est agité aussitôt d’une forte secousse, toujours assis en tailleur. Il récite les mantras sans répit et les membres de la famille l’interrogent à nouveau. Pendant ce temps, au début de la transe d’Udab, le vieux petit homme revient voir Gilles. Sur le seuil de la porte de la maison, il s’incline, satisfait, et salue avec un grand sourire. Il part. C’est fini. Gilles ouvre les yeux. A son tour, l’apprenti prend une mèche, l’enflamme et l’avale. Guru et chella sont en transe. Sur un signe d’Udab, ils sortent. Sans cesser de battre le tambour. Narayan nous dit alors que l’apprenti avait demandé un soin, Udab va le faire. Dehors, sous la pleine lune, au son des tambours, le soin se déroule à travers une danse. Ensuite, tous deux rentrent, se rassoient près du feu. Et tout s’arrête.
 

Udab demande alors à Gilles s’il accepte de faire lui aussi un soin à l’apprenti. Conscient que chaque personne, chaque problème nécessite un soin approprié et unique, taillé sur mesure, Gilles consulte ses esprits, ainsi qu’il a appris à le faire pendant plus de cinq années de pratique assidue, accompagné, guidé par la personne qui lui retransmettait son savoir. En effet, ce genre de travail sur quelqu’un d’autre ne peut s’apprendre en quelques jours. Il faut pouvoir se détacher de son égo pour entrer dans un état d’esprit totalement respectueux de la personne en face de nous. Il faut également parvenir à ne pas avoir d’attentes quant au résultat et faire pleinement confiance aux esprits. Un tel chemin nécessite des années d’expérience et de pratique.
L’apprenti d’Udab n’a-t-il pas 77 ans ?

Les esprits de Gilles lui font comprendre qu’un soin d’extraction est sans doute le meilleur complément au travail déjà accompli par Udab. Gilles explique alors le soin à tout le monde. L’apprenti est totalement prêt et ouvert pour accueillir ce travail. Gilles lui demande la permission de poser les mains sur les zones concernées, le ventre et le bas du dos. L’apprenti reste assis, Gilles demande s’il peut prendre la lampe à huile fichée dans le mur, il la pose à côté d’eux deux, pour pouvoir faire ce travail avec l’aide du feu. Par une prière, Gilles relie ce feu à la Source. Ensuite, il passe avec la flamme autour de l’apprenti pour localiser précisément les zones où il faut agir. La deuxième étape est l’extraction, une manipulation énergétique qui se fait dans ce cas-ci avec les mains pour extraire l’énergie perturbatrice et la confier au feu, symbole de la Lumière de la Source, qui va la transmuer.
Ce travail accompli, Udab demande ce que son apprenti doit faire maintenant. Dans le respect de leur culture, Gilles explique que ce serait bien s’il prenait quelques minutes par jour pour réciter des mantras de guérison qui lui sont chers dans le but d’alimenter l’énergie de guérison mise en route ce soir-là avec le travail d’Udab et l’extraction. Comme pour nous, ces prières, si elles sont faites avec le cœur et non la tête, vont renforcer l’énergie de guérison, jour après jour, et lui donner l’opportunité de faire son œuvre jusqu’au bout. Cette phase est capitale dans tout processus de guérison : si la personne concernée ne fait pas sa part de travail, une guérison en profondeur est rarement possible. En effet, le guérisseur, le jhankri, le chaman n’est qu’un intermédiaire, un canal qui aide à déclencher le processus d’auto-guérison. C’est ensuite à la personne de se prendre en charge. Il est essentiel qu’elle comprenne tout son potentiel et le rôle qu’elle joue dans sa propre guérison. C’est elle qui détient les clés de sa guérison.

Nous restons encore quelques jours en compagnie d’Udab et de sa famille, nous goûtons tous les instants partagés, sachant à quel point ils sont précieux. Puis vient le moment de nous dire au revoir. Nous sommes tous très émus. Nous repartons arpenter cette magnifique nature, sur les petits sentiers escarpés sur les contreforts du toit du monde.
Udab nous a invités à revenir. Un jour peut-être, qui sait ?


Anne et Gilles Wurtz